Passer au contenu principal

Out of Africa


Hier matin, j'ai pris la pire douche de ma vie. Et j'ai déjà voyagé en Haïti, où il fallait se laver à la tasse, en Inde où les "bucket showers" étaient fréquentes et au Serengeti, où l'eau était tout simplement glaciale. Ma douche d'hier souffrait clairement de bipolarité. Lorsque je tournais le robinet d'eau chaude, celle-ci devenait bouillante, en quelques secondes. Je tournais alors lentement le robinet d'eau froide et le jet devenait aussi glacial qu'un matin de janvier au Québec. Pas de milieu, que de la peur. Vais-je m'ébouillanter ou me geler dans les prochaines secondes? C'est à ce moment, à peu près à 8 h du matin, le 27 février, que j'ai décidé que j'en avais assez de l'Afrique et que j'étais mûre pour traverser la mer et me rendre en Espagne.

Ça tombe bien, c'est ce que nous allons faire, ce matin. Si nous nous rendons... En effet, le trajet en traversier que nous devions faire à 8h30 a été annulé, sans préavis. Nous l'avons appris en arrivant au comptoir de la compagnie FRS, il y a quelques minutes. Nous avons obtenu un billet pour la traversée de 10h30. Celle-ci prendra 35 minutes et il y a une heure de décalage horaire avec l'Espagne. Nous arriverons donc à Tarifa à 12h05 et notre autobus pour Séville part à 12h30. C'est un peu juste, je trouve. Ça fait partie du voyage, direz-vous. C'est vrai, mais en ce moment, je rêve de me trouver dans un monde où les douches et les voyage en traversier sont prévisibles.

J'ai pu mesurer à quel point je m'ennuyais de mon confort occidental en regardant la télé, avant-hier. J'ai été captivée par un reportage portant sur le proprio d'une aspergeraie de Papineauville, qui jouait à TV5 Monde. Normalement, je n'aurais pas regardé ce genre d'émission, mais là je ne me pouvais plus. Le monsieur fait des sculptures en forme d'asperge et écrit des poèmes au sujet de son amour de légume. Je pense que la télé commence à me manquer, après deux mois et demi sans en regarder. Après les asperges outaouaises, je me suis intéressée à une émission de Ricardo, au sujet de la cuisson du thon. Encore une fois, j'étais complètement scotchée à mon poste. Pas moyen de faire autre chose que de regarder Ricardo et sa collègue discuter des mérites et des limites du thon frais. Me sentant un peu abrutie, j'ai mis BBC World et me suis décidée à sortir prendre une marche au soleil après avoir regardé pour la troisième fois un topo sur l'implication de la Russie en Crimée. C'est bien beau la télé, mais il y avait la magnifique Chefchaouen à découvrir. Son bleu, sa lumière et ses chats m'attendaient. Il fallait juste que je me dégage de l'emprise des asperges, de Ricardo et des ramifications de la crise ukrainienne.

Je suis très contente d'avoir visité l'Afrique. Je me souviendrai toute ma vie de Cape Town, qui est passée dans le top 5 de mes villes préférées grâce à sa Table Mountain, ses bons restos, son cinéma Labia et son ambiance électrique. Visiter l'Afrique du Sud m'a permis de voir qu'il y a encore des différences entre Noirs et Blancs. Je continuerai à lire et à réfléchir à ce sujet. Lors de mon voyage de 45 jours en camping, j'ai aussi appris que j'étais capable de relever un tel défi, malgré les embûches. Je suis capable de marcher dans des dunes à mon rythme, de me lever à 4h30 du matin, de dormir en sachant que des lions me visiteront peut-être durant la nuit, de vivre dans un groupe pas toujours facile, bref de faire un voyage que je me croyais incapable de faire. Ce périple n'était pas qu'un défi, j'y ai vécu aussi de réels plaisirs: boire du bon vin sud-africain dans le vignoble où il a été produit, discuter profondément avec d'étonnants voyageurs, prendre mon temps sur la terrasse du Village Cafe, à Swakopmund, voir pour la première fois une girafe et m'émerveiller devant l'indépendance gracieuse de cet animal, découvrir le Grapetizer, mon nouveau drink préféré, boire tranquillement un Savana en plein milieu du désert, manger un steak d'oryx... Et la liste pourrait s'allonger encore longuement. Il y a le Maroc aussi: sa lumière, sa fraîcheur, le rouge de Marrakech, le jaune de Fès, le bleu de Chefchaouen, ses tajines, son couscous, son thé à la menthe. Je reviendrai ici un jour et je dormirai dans le désert.

J'ai aimé visiter l'Afrique, mais la prochaine fois, ce sera autrement. J'aimerais venir travailler ici. Pas construire un puits ou une école, j'en serais incapable et la population locale en souffrirait, mais aider les gens à ma façon. Enseigner, écouter, écrire, aider. Je trouverai bien un projet qui me permettra d'offrir ce que je sais faire de mieux. Je crois que je suis capable de vivre ici. Mais plus pour l'instant.

Ce que j'ai trouvé le plus difficile en l'Afrique, c'est le rapport marchand qui s'intalle inévitablement avec la plupart des gens. Pour eux, nous sommes des dollars, des rands, des pulas, des shillings ou des dirhams. On jase un peu et après quelques minutes, on se fait demander si l'on veut acheter un tapis, une poterie, un foulard. Je ne veux rien vous acheter, je veux vous comprendre, rire avec vous, découvrir votre culture. Il y a aussi la situation de la femme qui ne cesse de m'exaspérer. Les toilettes turques, les douches maniaco-dépressives, les guichets automatiques qui fonctionnent quand cela leur tente, c'est ennuyeux, mais ce n'est rien à comparer à la tristesse que je ressens lorsque je ne suis vue que comme une machine à acheter qui est en plus inférieure. C'est encore difficile pour moi d'accepter que des femmes sont exploitées ici, que ce sont elles qui tissent les tapis (partout on parle des "Coopératives de femmes"), mais que ce sont les hommes qui en tirent des profits. Heureusement, il n'y a pas que ça. Il y a de la joie un peu partout, des enfants qui s'amusent et qui jouent au soccer. Il y a du soleil, des rires et de la couleur. Mais il y a aussi des problèmes d'injustice et d'inefficacité à régler.

Je serai en Espagne tantôt, si tout va bien, si mon traversier n'est pas en retard. J'ai hâte d'y être: pour boire du Rioja et du café con leche, manger du jambon et du bon pain, regarder des reportages sur les Oscars, magasiner au H&M, lire le Guardian et  jouir du confort européen. Il va falloir que je vive encore un peu de stress africain d'ici là. C'est correct, j'en ai vu d'autres. Et je sais maintenant que je suis capable de voyager en Afrique, même si j'ai, aujourd'hui, vraiment hâte d'en sortir.

Commentaires

Unknown a dit…
Encore une fois, j'apprends! 'scotchée'!!! Love it. And love all the thoughts and feelings you record so beautifully. xxx

Messages les plus consultés de ce blogue

Ralentir

Je voulais faire ma sérieuse et vous trouver une définition du slow travel. Je me disais que ça ferait plus crédible de parler de cette façon de voyager en commençant par citer ce qu'en pensent les spécialistes de la question. Quand je suis venue pour googler le terme, le réseau du Rusty Pelican, auberge où nous demeurons, s'est mis à ralentir. J'ai pris ça comme un message. Je suis à l'Ile Maurice, en plein milieu de l'océan Indien. Je ne peux me dépêcher à trouver ce que ça veut dire que de voyager lentement. Vous googlerez le terme vous-mêmes, donc. Moi, je me contenterai de vous parler de ma vision du voyage au ralenti. Lors de notre précédent périple, en 2007-2008, nous avons commencé l'année en lion. Allemagne, République tchèque, Pologne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, tout cela en deux mois et demi. Je me souviens que notre rythme était haletant. Je me souviens aussi que, le 19 octobre 2007, je me suis cassé la cheville en descenda...

L'ébène et l'ivoire

Vous connaissez les paroles de la chanson: "Ebony and ivory, live together in perfect harmony, side by side on my piano, why don't we?" Paul McCartney et Stevie Wonder qui chantent ensemble au piano. L'image est belle: le Blanc et le Noir en harmonie. Égaux, ensemble. Qu'en est-il de la réalité, ici, en Afrique du Sud, où le régime de l'Apartheid a été aboli au début des années 90? Est-ce que l'ébène et l'ivoire vivent ensemble sur le même piano? Vous savez sans doute qui est Mandela. On en a beaucoup parlé lors de sa mort, il y a quelques semaines. Vous savez aussi que le régime de l'Apartheid faisait en sorte que Blancs et Noirs ne vivaient pas comme des touches sur le même piano, mais devaient évoluer dans des orchestres complètement différents. Je ne vous raconterai pas l'Histoire. Si vous ne la connaissez pas, louez "Invictus" ou allez au cinéma voir "A Long Walk to Freedom". Ces films sont imparfaits, mais ils montr...

Délivre-nous du mal

J'aime visiter des expositions ou des musées portant sur un artiste en particulier. De cette façon, je sens que je rencontre une personne et que j'apprends à la connaître. J'ai ainsi découvert Degas (ma première passion artistique, à 16 ans), Dix, Chagall, Matisse, Munch, Van Gogh, Rembrandt et plusieurs autres. Certains artistes me fascinent, comme Courbet et Caravaggio, d'autres me frustrent, comme Picasso (j'ai lu la bio de sa xième femme, Françoise Gilot et depuis, je ne suis pas capable de le sentir). J'aime aller à la rencontre de ces génies qui réinventent notre façon de voir le monde. Durant mes pérégrinations dans les musées, aucun artiste n'a su me toucher autant qu'Antoni Gaudi. Je l'ai rencontré un peu par hasard. Notre guide EF, en 2006, Flora, nous parlait avec des étoiles dans les yeux du Parc Güell. Je me demandais ce qui l'allumait autant. Cela n'a pas pris de temps pour que je comprenne les raisons de son amour pour l'...